NB : En commençant ce billet, je voulais me servir du concept de
neutralité des réseaux pour définir un e-service, mais je me suis aperçu que le
concept en lui même méritait d'être exploré. Ce sera pour une autre fois.
La neutralité du réseau est réapparue sur le devant de la scène en 2005, les
FAI et autres "fournisseurs de tuyaux" se plaignant d'acheminer "gratuitement"
les requêtes des internautes vers des sites tels que YouTube, grand
consommateur de bande passante et souhaitant faire payer les fournisseurs de
service pour le trafic qu'ils acheminent. Ce qui parait une hérésie pour
beaucoup d'anciens utilisateurs de la toile repose toutefois sur une réalité
très terre à terre : il faut bien que le signal électronique soit transmis
d'une manière bassement matérielle. La question se posera avec encore plus
d'acuité quand les offres de VOD (Vidéo à la demande) indépendantes seront
disponibles : en concurrence frontale avec les offres des FAI, ces
indépendants bénéficieront ils d'un juste (fair) accès aux moyens ?
Cette présentation est intéressante pour appréhender un aspect de la
question. Ces liens sont aussi une bonne amorce sur le sujet :
Les tenants de la neutralité soutiennent que Internet doit maintenir le cap
de esprit initial, ou la position de 2 machines échangeant leurs données n'a
pas d'incidence sur cet échange, celui-ci étant pris en charge par "le réseau".
Les partisans invoquent la liberté de gestion des ressources privées, et
invoquent l'auto-régulation du marché comme garde-fou à un internet biaisé. Ce
à quoi les premiers rétorquent, que justement, économiquement, Internet est une
infrastructure du marché et doit donc bénéficier d'un traitement particulier
(comme les routes). Bref, les indiens contre les
cow-boys, pour changer
Économiquement, il y a 2 aspects dans le débat :
- le libre accès non biaisé aux services similaires : Google vs Yahoo ou
TVenLigne 1 vs. TVenLigne 2. C'est l'archétype de la neutralité actuelle. On
craint que la possibilité d'acheter une priorité ne se traduise par
renforcement des positions économiques des acteurs établis ce qui réduirait le
choix du consommateur.
- la concurrence frontale entre FAI et vendeurs tiers. Comment se
comporterait un fournisseur d'accès souhaitant proposer du contenu concurrent
de vendeurs tiers déjà utilisés par ses clients ? En fait, de mon point de
vu, cette question se pose déjà.
On pourrait aussi parler de l'incidence de la non-neutralité sur la liberté
d'expression, mais cet aspect n'est pas spécifique à internet.
Le débat est tout sauf clair, et il se place à différent niveaux. Le réseau
dont on parle est d'une part le réseau IP (logique) Internet pour le premier
point et d'autre part le réseau (physique) des FAI (notamment le dernier
kilomètre) pour le deuxième point.
Le réseau IP est considéré comme "neutre" car quelque soit l'application
(mail, web, voip ...), la priorité de transmission ( la bande passante allouée)
est théoriquement la même. Ce n'est déjà pas tout a fait exact car la
péremption des paquets est différente suivant l'application (On accepte de
"perdre" des paquets de voix pour garder une transmission en quasi temps réel,
ce qui n'est pas acceptable pour le téléchargement d'un fichier). La
description de cette neutralité repose
- sur des bases économiques : la requête vers un google ou un yahoo est
traité avec le même niveau de priorité. C'est la concurrence sur un marché
établit.
- sur des bases techniques : une nouvelle "application" d'internet
(imaginez un nouveau protocole qui permet de transmettre les odeurs d'un poste
à l'autre) est traité avec le même niveau de priorité que les autres plus
anciennes. C'est la capacité d'innovation.
Il n'y a pas de vrai neutralité du réseau
Car est ce que Google (ou un autre !) ne paye pas déjà une partie du prix
que "réclameraient" les FAI ? A mon sens oui. Comme il ne peut pas acheter
une priorité très haute de ses données, il s'implante au plus près du
consommateur. Ces implantations ont un cout pour Google et réduisent les couts
des fournisseurs de tuyaux en évitant à une requête de traverser tout
l'internet pour l'atteindre. Un fournisseur de contenu peut aussi louer les
services d'une société spécialisée comme Akamai pour bénéficier d'un cache
rapproché de son client. Akamai est il "fournisseur de tuyau" ? Non. Est
ce qu'il a un impact sur la performance d'un site plutôt qu'un autre ?
Oui. Cette même stratégie est mise en oeuvre par les FAI à travers des serveurs
cache localisés au plus proche du consommateur (ce qui est rentable pour eux
car réduit leurs coûts d'interconnexion).
Deux constats :
-
Le cas Akamai est discuté plus longuement ici. Cela illustre que la
neutralité technique est très théorique, et que le débat porte en fait sur la
transparence des flux financiers et des règles de la concurrence.
- Dans notre économie mondialisante, cela me parait sain que l'amélioration
de la qualité d'un service repose aussi sur des investissements explicitement
proches du consommateur.
Le cas des services Web n'est sans doute pas l'enjeu
véritable
Cette question n'est ainsi sans doute pas la principale, le véritable enjeu
étant probablement dans l'usage quasi-synchrone, qui lui ne
peut pas être mis en cache aussi facilement.
Car s'il y a une distinction à faire dans les usages de l'internet, c'est la
différence entre un usage synchrone (voip, vod, etc...), où les paquets de
données doivent arriver dans un temps limité, donc partiellement dans un
certain ordre, et un usage asynchrone (web, mail, ftp ...), où peu importe que
l'ordinateur reçoive en premier la fin ou le début du message, puisque ce
dernier ne s'appréhende que dans sa globalité.
Certaines solutions existent (il semble qu'on sache faire du cache en
multicast maintenant), mais cela ne vaut que pour les gros opérateurs synchrone
mono directionnel (TV). Impossible de mettre en cache une communication VoIP
par exemple. Ce sera encore plus crucial pour la vidéophonie par IP.
Aujourd'hui, quand il s'agit de l'internet, on nous vend une bande passante
"globale" d'accès à Internet. Pour être précis, il faudrait qu'on nous vende
une qualité de transmission pour l'usage synchrone et un
débit pour l'usage asynchrone.
Clarifier les offres et les usages.
Un point qui ne me semble pas apparu nettement, c'est la place des offres
triple play (comment franciser ça ?) des FAI. Concrètement ceux-ci semblent
allouer une partie de leur réseau physique à tel ou tel service synchrone
(télévision, téléphone).
Se pose alors au moins deux questions de saine concurrence
économique :
- les packs intégrant voix + tv + internet rendent la comparabilité des
offres difficiles pour le consommateur. Cela soulève aussi la question de la
vente liée. Que se passe t il si je veux utiliser Skype au lieu de l'ofre VoIP
de mon FAI ? Aujourd'hui, je paye 2 fois et/ou je dégrade ma connectivité
internet.
- La bande passante totale détaillée allouée au consommateur est mal ou peu
précisée, on ne peut pas évaluer la qualité des services synchrones, par
exemple. En terme d'information du consommateur, on a fait mieux.
Le feuilleton américain est en cours
Il est amusant de constater l'américano-centrisme de la discussion
actuelle : on entend parler essentiellement d'accès haut débit par les
cablo-opérateurs, qui sont souvent en situation de monopole sur un territoire.
La question ne se pose absolument pas dans les mêmes terme en Europe compte
tenu de la place prédominante de l'ADSL chez nous, qui a permis de faire jouer
d'avantage la concurrence. Et il est un peu surprenant que AT&T soit en train de revenir en position
de force (pour ne pas dire dominante) et propose pour rassurer de
garantir la neutralité du réseau. Aux dernières nouvelles, on s'achemine
vers un acte législatif qui renforcerait l'exigence de neutralité. Il sera
intéressant de l'étudier.
Bref ...
Voila pour ce bref tour du sujet, mais c'est moins bien que si
c'était mieux et on en reparlera surement. En l'état, ces réflexions
me conduisent à souhaiter :
- qu'il soit interdit de discriminer la priorité d'un service sur la base de
son fournisseur. Pour les protocoles asynchrone, c'est peut être un voeux pieux
(Cf. supra), mais sait on jamais :).
- notamment, que dans le cas ou il est nécessaire techniquement de donner des
priorités aux applications synchrones, que cette priorité se fasse au niveau de
protocoles standard qui ne soient pas liés à un fournisseur particulier
(exemple : pourquoi pas donner une priorité à SIP pour la VoIP, mais sans
distinction du fournisseur ?)
- que l'offre d'accès à internet soit clairement séparée du reste des
prestations des FAI. En résumé, des packs de services, pourquoi pas, mais en
option.
On en reparle... le sujet est vaste et plein de conexions, une vrai toile
;)